Dépêche du Midi : article sur l’AMDS

18 juin 2015

AMDS article Dépêche DM 150615

Source : La Dépêche du Midi, 15 juin 2015.

Diaporama « Nos oreilles, on y tient ! »

2 mars 2015

Témoignage d’une malentendante, Mme M.R.

24 octobre 2014

Malentendante, et ne résidant pas dans votre région, je suis contente d’avoir à présent un contact avec l’Association Midi-Pyrénées. Si j’ai une question à poser, un souci quelconque, besoin d’infos, je saurais me tourner vers vous.
Dans notre ville, rien n’est mis en place pour ce handicap. J’ai quelques réticences à aller au cinéma, et mon mari n’arrive pas à comprendre, ni à se mettre à ma place. Pourtant, il se rend compte que j’ai souvent du mal à suivre les dialogues d’un film. Ce qui fait, qu’à la sortie, lorsque nous discutons du film, il voit bien qu’il y a des choses que je n’ai pas comprises, ni entendues. Et je me sens comme une idiote.
Je préfère renoncer à la séance de cinéma.

Quant au théâtre, pendant longtemps, je n’y suis allée que pour des spectacles de danse ou de musique, où là, j’entends évidemment parfaitement : par contre, pour des pièces ou autres, j’y renonce.
Inutile de vous citer tous les exemples de situations dans lesquelles nous sommes confrontés, nous les malentendants, et où nous pouvons nous sentir mal à l’aise. Il y a longtemps que je me déconnecte lors de conversations de groupes ou de réunions de famille, qui finissent par me fatiguer….

Récemment, j’étais à un repas de retrouvailles de copains et copines de jeunesse. Une grande tablée de 25 personnes. Inutile de vous dire qu’au bout d’un moment, je me suis fermée comme une coquille, n’arrivant plus à suivre les conversations qui se recoupaient autour de la table.

Certains ont dû dire, après toutes ces années, que j’avais bien changé !!!! Ou bien certains ont pensé que ces retrouvailles n’étaient pas de mon goût !!!

Voilà le genre de situation dans laquelle je me renferme et je m’isole ; et j’avoue que ça me fait mal vivre.

Et c’est là que je me dis que le port d’un pin’s, signifiant ma malentendance, pourrait m’être utile.

« Confidences d’une malentendante » – Extraits

11 juin 2013

Natalie Sieber a écrit ce témoignage réaliste de sa malentendance.

Elle nous a très aimablement autorisés à publier des extraits de son ouvrage intitulé « Confidences d’une malentendante ».

Nous l’en remercions !
Vous pourrez vous procurer son ouvrage auprès des libraires ou bien si vous êtes adhérent, vous pouvez le réserver auprès de la bibliothèque AMDS (n° 41).

NB : Cet ouvrage sera suivi d’un autre concernant l’implant cochléaire. Une BD est également en cours de conception. pour en savoir plus :
http://oreillesenderoute.fr/.

Voici quelques extraits de l’ouvrage :

Sur la lecture labiale…

Je lis sur les lèvres ! En fait, j’ai appris avec une orthophoniste, qui m’a enseigné comment identifier les sons d’après les « mouvements » ou « positions » des lèvres lorsque vous parlez. Les voyelles sont facilement identifiables : mettez-vous devant un miroir et prononcez un « a », un « i » ou encore un « 0 »… Vous verrez la différence ! Les consonnes sont plus variées et certains groupes se ressemblent comme les « p, b, m » (prononcez « peu », « beu », « meu » pour vous rendre compte). En revanche, les sons « k » et « rrr » sont plus difficiles car ils viennent du fond de la gorge et sont donc les « sons non identifiés » de la lecture labiale. Celle-ci a donc certes ses avantages, mais aussi ses inconvénients; je pense notamment à toutes ses personnes qui parlent sans articuler, à ce cher prof d’hlstoire-géo qui avait une moustache tellement longue qu’elle cachait encore la moitié de sa bouche lorsqu’il bâillait, ou à ces gens qui, croyant bien faire, articulent à s’en arracher les muscles du visage ! Ce qui, soit dit en passant, les rend encore plus difficiles à comprendre que les autres, tellement je suis occupée à ne pas exploser de rire devant leurs grimaces !

Bon, reprenons : à la base j’entends quatre mots sur dix. J’en enlève ou en rajoute un ou deux selon l’environnement dans lequel mon interlocuteur et moi nous trouvons… [...]

Sur la Langue des Signes (LSF)…

Un soir où je rentrais en bus du lycée, je faisais le voyage avec une copine à moi et une autre à elle, que je rencontrais pour la première fois. Je ne sais plus trop comment, on en est venues à parler de mes oreilles car elle avait remarqué mes appareils et une de ses cousines était également malentendante. Je lui avais décrit mon audiométrie pour lui dire à peu près ce que j’entendais, et elle m’avait sidérée en me répondant : « Ah mais ma cousine elle entend mieux que toi ! Mais elle ne parle pas. Enfin, seulement le langage des signes ». Et lorsque je lui demande comment ça se fait, elle me répond : « C est comme ça qu’elle a appris à l’école ».

C est donc ce jour là, grâce à une parfaite inconnue, vers dix-sept ans, que j’ai pris conscience de la chance que j’avais d’avoir une famille qui m’avait envoyée en école normale, et non pas en institut spécialisé ! Je me suis également rendu compte de l’importance de l’éducation que j’avais reçue jusque là, qui m’avait permise d’être totalement autonome. Imaginons en effet que lorsque cet ORL annonça à ma mère que j’entendais mal, elle eut choisi de m’envoyer en institut spécialisé comme il le lui conseillait. J’aurais alors appris à parler avec les mains, plutôt que de développer ma capacité à écouter les gens. Résultat à l’âge adulte : une totale dépendance aux interprètes pour toute démarche administrative et un enfermement dans la communauté « sourde ». Et bien que je n’aie absolument rien contre cette communauté, cela aurait été une horreur pour moi qui suis d’une nature si indépendante ! De plus, j’aurais été mise dans un monde à part au sein même de ma propre famille, car j’imagine mal leur faire apprendre à tous une langue des signes pour communiquer avec moi, alors que je considèrerais plutôt que ce serait à moi de m’adapter à eux et à leur « monde ».

J’avoue que je n’aime pas trop cette notion de « communauté sourde », que j’ai découverte à la fin de l’adolescence. Cela a commencé par la diffusion sur France 5 d’une émission spécialement destinée à cette communauté. On y parlait des « sourds », des « malentendants » et des « entendants ». Cela me mettait mal à l’aise que les gens soient répartis en trois catégories distinctes seulement d’après leur audiogramme. Je trouvais cela, de mon point de vue tout à fait personnel, totalement dégradant car non représentatif de la réalité. Comment moi, malentendante certes, pouvais-je me définir dans la catégorie du même nom alors que je vivais de façon totalement intégrée dans la catégorie « entendante » ?

Sur la notion de « handicap »…

Il est temps que je vous explique pourquoi je n’aime vraiment pas le mot « handicap ». Si vous avez un logiciel de traitement de texte à la maison ou au travail, ouvrez un nouveau document et tapez-y ce mot. Faites ensuite un clic droit dessus et lisez les synonymes proposés. J’y lis par exemple : « infirmité », « atrophie », « débilité », « impotence »… Bref, un paquet de mots qui pour moi résonnent comme des insultes, que ce soit envers moi ou envers une personne totalement paralysée.

Malheureusement, ces mots résument l’idée générale que se font les gens « normaux » des gens qui, comme moi, souffrent d’un plus ou moins grand défaut technique. Enfin pas tous, heureusement ! Pardonnez-moi l’expression mais il y a des gens plus cons que les autres ! Ces personnes là en général ne sont pas bien méchantes, mais elles éprouvent une pitié dérangeante qui leur fait commettre quelques maladresses.

Le premier exemple qui me revient à l’esprit, c’est l’anecdote culte de mes années lycée, celle qui ressort toujours lorsque je revois mes amis de l’époque… Mon prof principal de Seconde, que ma mère avait mis au courant de mon « petit défaut technique », avait choisi de ne rien dire à mes autres profs et leur avait fait la grande révélation au conseil de classe du premier trimestre. [...]

Sur les difficultés du malentendant…

Je suppose que vous avez déjà deviné la plupart des gros inconvénients de mal entendre : coups de déprime, gêne de faire sans arrêt répéter les autres ou de répondre à côté, voire de carrément les ignorer histoire de ne pas avoir à déchiffrer leur charabia oral… Avoir à affronter la bêtise humaine régulièrement : se battre tous les jours pour leur montrer que vous pouvez être malentendant et être efficace au travail, leur faire comprendre que vous n’avez pas besoin de leur pitié, ni qu’ils vous crient de toutes leurs forces le mot que vous ne comprenez pas mais plutôt qu’ils vous l’écrivent. Bref, pour reprendre l’expression de ma petite sœur : mal entendre, cest false !

C est parfois même dangereux parce que quand vous marchez dans la rue, vous n’entendez pas toujours les voitures arriver… Lorsque vous conduisez, vous n’entendez jamais la sirène des pompiers ou de la police et vous risquez de leur griller la priorité (heureusement qu’il y a les rétroviseurs l], ni l’alarme incendie de l’école ou du travail. Vous n’entendez même pas la musique d’ambiance au restaurant ou dans le hall de l’hôtel et, lorsque vous écoutez une chanson à la radio, si jamais par miracle vous arrivez à deviner dans quelle langue elle est chantée, impossible de savoir de quoi elle parle tant que vous n’aurez pas lu les paroles sur Internet !

Une belle leçon humaniste…

Au lycée, et notamment en cours de français, on nous enseigne que les bonnes conclusions doivent reprendre les idées générales du développement avant de proposer une ouverture sur le sujet.

Les idées générales : être malentendant, c’est renoncer à tout jamais à certains plaisirs de la vie et à certaines ambitions. C est accepter l’idée que les gens sont plus ou moins bêtes, voire méchants et que vous devez laisser leur remarques malsaines ou maladroites glisser sur vous. C est également être plus prudents que les autres, car vous n’entendez pas le danger arriver. C est aussi savoir mettre sa fierté de côté et reconnaître que oui, vous avez mal entendu, « s’il vous plaît, veuillez répéter ». C est enfin admettre, dans mon cas, qu’un jour je perdrai le peu d’audition qu’il me reste, et que je devrai soit apprendre à entendre autrement avec des implants cochléaires, soit à vivre définitivement dans le monde du silence, et devenir une vraie « sourde ». Etre malentendant, c’est donc se battre tous les jours pour pouvoir vivre « normalement ».

Mon ouverture : Carpe Diem.

« Cueille le jour », « Vis pleinement l’instant présent ». Le message du prof du Cercle des poètes disparus m’a vraiment marquée, tellement il semble avoir été créé pour moi. Après que toutes mes ambitions se sont envolées les unes après les autres, vivre au jour le jour ne m’a jamais autant réussi !

Certains me reprochent parfois d’être trop impulsive (ils ont raison) mais pour reprendre un autre dicton célèbre, pourquoi reporter à demain ce que l’on peut faire aujourd’hui ?

C est en acceptant de suivre le destin que j’ai trouvé la plupart de mes emplois, que j’ai rencontré mon mari, et que j’ai avancé dans la vie.

C est en effet en décidant de vivre au jour le jour, en gardant tout de même un œil vers le passé pour apprendre de mes expériences et même de mes erreurs, que j’ai finalement accepté l’idée d’être malentendante et que je suis devenue assez forte pour que cela ne détermine plus ma vie. J’ai au contraire appris à vivre en considérant que mon handicap, puisqu’il faut bien appeler les choses par ce qu’elles sont, n’est qu’une partie de mon identité que je dois certes prendre en compte quotidiennement, mais que je ne dois plus laisser peser sur ma vie. Et c’est ainsi que le regard des gens a fini par ne plus m’atteindre, parce que d’une part je sais que je ne pourrai pas les changer, et d’autre part parce qu’ils ne savent pas ce que c’est, de vivre avec un handicap. Finalement, c’est moi qui ai pitié de leur ignorance, et leur pitié envers ma situation me laisse indifférente.

J’ai décidé de me placer au dessus de tout cela, de voir les choses de leurs bons côtés et non plus de leurs mauvais et de profiter de chaque moment que le destin m’offre, à ma façon.

Car même si celui-ci n’est pas toujours très juste, la vie ne vaut-elle pas le coup d’être vécue lorsque vous regardez ce beau ciel bleu allongé dans le jardin ou que vous observez vos enfants jouer ?

L’importance du regard

18 mars 2013

Un regard, cela vous donne une existence : vous êtes vu, sinon connu, vous existez pour l’autre,
Un regard, un sourire à l’adresse de cet autre sur le trottoir,cela a autant de poids que la pièce de monnaie que vous lui donnerez peut-être,
Il n’est plus un quelconque anonyme,
il devient par ce regard votre égal qui a droit à votre attention.

Il en est de même pour le malentendant,

J’ai souvent subi cette épreuve : celui qui vous parle, voyant que vous ne suivez pas la conversation, faute d’en comprendre tous les mots, ne s’adresse plus à vous, ne vous jette même plus un regard, Vous vous sentez nié, exclu, vous n’existez plus pour lui,
L’important pour la plupart des gens n’est-il pas de se faire entendre ?
Se demande-t-on jamais si l’autre n’a pas aussi quelque chose à vous apprendre ?
Il ne dit rien dans une conversation et pour cause ! Aussi passe-t-il parfois, je n’ose dire souvent, pour un « demeuré »,
Réflexion entendue dans la bouche d’une personne pourtant intelligente ! Il est difficile de ne pas se sentir meurtri…

M.-M. G.

À l’écoute de la « mal-entendance »

18 mai 2011

Le texte que vous allez découvrir a été écrit par Michèle Achkar, psychologue clinicienne, animatrice des groupes de parole au sein de l’AMDS, elle nous l’a présenté à l’occasion de la Journée Nationale de l’Audition organisée à Toulouse, le samedi 19 mars 2011

Je viens aujourd’hui prendre la parole « à mon tour » afin de vous transmettre le témoignage de mon expérience de psychologue clinicienne au sein de l’association de l’AMDS. C’est en effet la cinquième année à ce jour que j’exerce une activité d’animation et de régulation d’un groupe de parole destiné principalement à un public de mal-entendants.

C’est dans ce contexte que j’ai le plaisir de retrouver un samedi par mois un noyau d’anciens adhérents, auquel viennent régulièrement se greffer de nouvelles personnes, dans ce lieu très accueillant qu’est la Maison des Associations de Toulouse.

Donner la parole

Faire vivre ces groupes de parole, c’est bien sûr donner l’occasion à tous les adhérents de se rencontrer et de se retrouver, mais c’est aussi et surtout leur donner la possibilité de partager leurs différentes expériences autour de ce que l’on appelle parfois un handicap – c’est à dire – de toute façon, dans tous les cas pour eux, une déficience auditive plus ou moins importante.

Il faut vous préciser que pour faciliter au maximum la communication, nous installons, avant chaque rencontre, une boucle magnétique munie d’un micro dans l’espace clos d’une petite salle de réunion. Cette boucle permet aux personnes appareillées – et dont les appareils sont équipés de position T, ce qui n’est pas toujours le cas – de bénéficier d’une audition de qualité.

Des règles simples, mais de bon sens sont rappelées avant le début des échanges. Il convient, bien sûr, à chacun de les respecter. Il s’agit notamment de bien articuler, de prendre la parole chacun à son tour, de ne pas parler avec le micro devant la bouche mais en dessous – puisque certains participants utilisent la lecture labiale pour lire sur les lèvres – et, bien entendu, il est demandé à chacun de se manifester en cas de non compréhension. Faire répéter est de bon aloi, il est même recommandé d’en user ou d’en abuser si besoin.

Les participants – appareillés ou pas – peuvent ainsi s’entendre et se comprendre au mieux dans ce lieu spécialement aménagé pour eux. Ils peuvent alors témoigner dans de bonnes conditions auditives – en tous cas les meilleures possibles – de ce qui fait leur quotidien au travers des difficultés multiples et variées qu’ils rencontrent, que ce soit au travail ou dans leur vie personnelle.

Privilégier la qualité de l’écoute

Le thème de ces groupes de parole est resté ouvert à l’imprévu. C’est un choix qui, avec le temps, s’est avéré de plus en plus pertinent. Les participants peuvent ainsi mettre en commun autant des informations médicales ou techniques que des témoignages plus personnels autour de leur souffrance et de leur mal-être.

La règle fondamentale, dont je me considère comme garante, est de toujours privilégier la prise de parole de tous dans le respect et dans l’écoute bienveillante de chacun.

La confidentialité est, bien entendu, le principe de base de tout groupe de parole, il est d’ailleurs rappelé aux participants une consigne simple mais incontournable qui consiste à ne pas dévoiler ce qui a été dit ou vécu durant la séance. Je compare souvent une séance à une bulle de savon qui doit éclater quand le groupe de parole est terminé…

Des invariants pour mieux comprendre la mal-entendance

Au fil du temps et de ces années passées à l’écoute de ces témoignages, j’ai pu mettre à jour quelques « invariants » qu’il me semble important de retranscrire ici pour tenter de mieux vous faire entendre la particularité de ce que l’on appelle depuis peu la mal-entendance.

Les repères corporels et la notion d’équilibre

Tout d’abord, il me paraît incontournable de parler du contexte « organique » et des répercussions sur le corps des sujets. De fait, toute déficience auditive entraîne inévitablement un « déséquilibre » physiologique puisque le niveau d’audition n’est plus tout à fait le même pour chacune des deux oreilles.

Les repères du corps dans l’espace sont perturbés et l’image corporelle du mal-entendant c’est à dire le ressenti personnel de son propre corps est par voie de conséquence affecté.

Mais l’oreille est aussi et surtout le siège de l’équilibre et de la statique corporelle. Beaucoup de malentendants verbalisent souvent la gêne occasionnée par des épisodes de vertige qui perturbent leur stabilité physique autant que psychique…

Les sens en éveil

Il faut noter par ailleurs que tous les autres sens sont en éveil quand l’un d’entre eux est mis à mal. Ceci est vrai pour toute déficience sensorielle quelle qu’elle soit.

La perception dans sa globalité est – dans ces cas là – comme prise en otage et tous les organes des sens sont alertés et sollicités pour capter un maximum d’informations, suscitant de ce fait une forme d’hyperstimulation voire d’hypervigilance généralisée.

Du bruit et encore du bruit…

Dès les premières rencontres, j’ai vite compris que nos représentations, à nous bien-entendants, vis à vis de la déficience auditive étaient tout à fait fausses !

En effet, alors que, de manière intuitive, on pourrait facilement imaginer que l’environnement d’un mal-entendant est calme et silencieux, leur monde à eux n’a rien à voir avec « le monde du silence » comme on pourrait très facilement le croire, bien au contraire !

Effectivement, bien souvent et plus encore quand ils sont appareillés, les sujets entendent trop… Trop de bruit, trop de stimulation auditive, trop de sons, impossibles à localiser de surcroît et qui arrivent de toutes parts ! Sans parler des acouphènes qui viennent perturber le silence de la nuit ou parasiter les conversations pendant la journée…

Des malentendus à la fatigue

Pas facile alors de faire le tri entre les paroles et les bruits alentour. Par ailleurs, il faut s’imaginer qu’un mal-entendant perçoit le plus souvent des bribes de conversation et qu’il doit, pour comprendre, sans cesse reconstituer, voire interpréter à partir des seuls éléments qui lui sont donnés à entendre…

On comprend mieux, dès lors, pourquoi tous les adhérents de notre association font état d’un sentiment de fatigue.

C’est d’ailleurs souvent au décours d’un groupe de parole, en entendant tous les témoignages se regrouper, qu’ils prennent conscience que la fatigabilité, qu’ils constatent tous les jours, est tout simplement liée à leur handicap, à leur situation de mal-entendance.

En effet, dans toute situation de communication, ils doivent extraire, à partir d’une multitude d’indices, les informations dont ils ont besoin pour accéder à la compréhension.

De fait, toute discussion à laquelle un mal-entendant prend part constitue un véritable défi au niveau cognitif car tout relâchement de l’attention peut donner lieu à de fâcheux malentendus qui peuvent eux-mêmes donner lieu à de fâcheuses interprétations.

Dire ou faire des bêtises

En effet, je le fais quelque fois remarquer aux participants de ces groupes, la question de la bêtise et pire encore de la « débilité » est trop souvent évoquée lors de nos rencontres.

Combien de fois ai-je entendu ce type de réflexion : « je me suis sentie bête », « j’ai l’impression d’être débile », « je suis passée pour une idiote. »

Beaucoup se reconnaîtront, j’en suis sûre, dans ces paroles…

Du malentendu à la méprise

Il n’est pas anodin de constater par ailleurs que la sémantique donne malheureusement raison aux malentendants qui se qualifient ainsi puisque, dans le vieux français, il était très courant d’utiliser le verbe « entendre » pour signifier tout simplement l’idée et le sens du verbe « comprendre ».

Il n’est donc pas si anormal que les deux termes se confondent encore aujourd’hui dans nos esprits.

Sauf que, c’est ce que j’ai compris à force de les côtoyer, pour un mal-entendant, « entendre » et « comprendre » ne se superposent pas toujours. Malgré tous les efforts qu’il déploie inlassablement il peut, et c’est un fait incontournable, entendre plusieurs mots d’une phrase sans pouvoir pour autant accéder à son sens.

De la méprise au ridicule

Pour corroborer cette remarque, une de nos adhérentes, ancienne enseignante en littérature, nous a évoqué les différents emplois au théâtre que l’on fait des sourds et des aveugles.

De fait, l’aveugle est presque toujours le digne représentant du côté tragique de l’expérience humaine alors que le sourd est en général utilisé dans le registre de la comédie. Il est tourné le plus souvent en dérision, « on le moque, on se rit de lui »…

Une sensibilité très exacerbée au regard de l’autre s’ensuit et le sentiment d’être incompris prend facilement le dessus. On conçoit alors peut être mieux qu’une certaine « instabilité psychique » en découle…

Un monde d’image et d’immédiateté

Et puis comment ne pas évoquer le monde dans lequel nous vivons où tout va très – pour ne pas dire trop – vite. Au travail, notamment, les mots d’ordre sont simples : rapidité ou pire encore immédiateté, performance, rendement et efficacité.

Pas ou peu de place au particulier et à sa singularité, que dire alors d’un handicap qui ne se voit même pas…

Une adaptation forcée voire forcenée

Ainsi, pour rester dans la course, les sujets mal-entendants font des efforts inouïs pour répondre au mieux aux différentes sollicitations dans le but de limiter, autant que faire se peut, tous les désordres liés à leur déficit.

Ils s’adaptent, ils tentent par tous les moyens de compenser le manque d’information, ils sont sans cesse sur le qui vive à l’affût du moindre indice…

Une lenteur certaine …

Pourtant malgré tous ces efforts déployés, aucune stratégie ne peut totalement combler le décalage qui existe de toute façon entre le moment de la perception et l’instant de la compréhension. Un certain retard en découle… Une lenteur certaine s’installe peu à peu et la peur de ne plus pouvoir répondre aux attentes de l’entourage s’insinue en eux…

Pire encore, ces sujets sont quelquefois victimes, dans l’après coup, de leur sur-adaptation car ils sont si bien parvenus – pendant un temps plus ou moins long – à pallier à leur déficit que leur environnement finit par le sous-estimer, voire à le nier, quand ils ne finissent pas, eux-mêmes, par l’oublier…

Bien souvent, le sentiment qui domine alors et qui submerge même les sujets, c’est la sensation d’être soi même « en décalage » par rapport à son environnement et au monde en général.

Les répercussions psychologiques

Vous imaginez maintenant peut-être un peu mieux les répercussions purement psychologiques de la mal-entendance et plus particulièrement les conséquences sur la représentation que chacun peut avoir de son être, c’est à dire de soi en tant que sujet.

Je fais ici référence à ce que l’on appelle dans le langage commun l’estime de soi ou la confiance en soi – qui sont des termes que je n’affectionne pas vraiment – mais qui me permettent quand même de vous pointer ce qui s’avère être problématique pour eux.

Ni sourds, ni entendants

De fait, l’univers de la mal-entendance se situe dans un entre-deux, à la frontière entre deux mondes, celui des sourds et des entendants.

Les mal-entendants sont, on peut le dire ainsi, « étrangers » et même « exclus » de l’un comme de l’autre, condamnés à habiter un seuil, une limite, un no-man’s land identitaire.

En découle très certainement un sentiment d’exclusion, de solitude et d’isolement.
De la pente à l’isolement au repli sur soi… il n’y a qu’un pas, à ne pas franchir bien sûr! C’est ce que nous nous attachons à éviter par la régularité de nos groupes de parole notamment.

De l’acceptation à l’adaptation

Pouvoir évoquer sa mal-entendance, accepter d’en parler, des adaptations s’imposent à tous au fil des séances. Mieux s’écouter, prendre le temps de se reposer, ne pas négliger des temps de pause, respecter son besoin de silence, « se débrancher » s’il le faut… Les adhérents sont capables de faire des choix et de les assumer en retour !

S’affranchir du sentiment de honte, pouvoir faire reconnaître sa mal-entendance dans son milieu professionnel pour obtenir, si nécessaire, des aménagements de ses conditions de travail. Bien choisir ses sorties, traverser ses peurs pour éviter qu’elles évoluent vers de véritables phobies : je veux parler ici des lieux publics, des repas au restaurant sans oublier, bien entendu, des situations bouleversantes comme certaines réunions de famille qui se transforment en véritable cauchemar…

La teneur symbolique de la perte

Au travers de cet exposé, j’espère avoir réussi à vous faire sentir à quel point la perte auditive ne se mesurait pas en totalité sur un audiogramme même si celui-ci reste indispensable dans la prise en charge médicale.

Je vais prendre un dernier exemple qui pourra peut-être encore mieux illustrer mon propos. En effet, je ne peux pas finir mon intervention sans évoquer la question de la voix.

Une adhérente a récemment trouvé cette magnifique formule, elle nous a dit : « j’ai perdu la vie de ma voix… » pour nous faire comprendre d’une part qu’elle ne s’entendait plus correctement, elle-même, quand elle prenait la parole mais qu’aussi, à travers cette perte, quelque chose d’un élan vital s’était comme évaporé… D’autres en témoignent différemment quand ils nous confient avec perplexité qu’ils ne reconnaissent plus la voix de leurs proches au téléphone…

La perte n’est pas seulement quantitative, elle est, de fait, symboliquement très forte !!

Capacité d’écoute et ouverture vers les autres

Il me faut maintenant préciser à quel point je suis toujours admirative de la capacité d’écoute que les participants à nos groupes de parole déploient les uns pour les autres.

Leur déficience auditive a certainement développé en eux une « singulière » sensibilité qui se révèle dans la qualité de leur participation et de leur présence.

Animer ces groupes…

Ces groupes, et je le leur dis souvent, sont une occasion de faire entendre leur voix car si eux n’entendent pas bien la nôtre, à la différence, nous, nous connaissons bien la leur et elle peut, bien souvent, nous faire chaud au cœur… De plus, il me semble que chacun peut venir y saisir sa chance de « redonner de la vie » à sa voix…

Merci pour la qualité de votre écoute. Je reste, bien sûr, à votre entière disposition pour répondre à vos questions si vous le souhaitez.

Réflexions sur la surdité

7 mai 2011

Le philosophe et médecin Hans Lipps écrivait dans les années quarante.

« Le destin de la surdité, par exemple, montre ce qu’est le langage pour l’homme, la signification de la parole dans la vie [….] l’ouïe est principalement l’organe destiné à recevoir autrui. Le sourd est exclu de la communauté avec les autres. Il ne peut participer à ce qui les émeut. Il est exclu de la “vie”. Au milieu des autres il est seul. Il cherche à se joindre à eux en s’efforçant éperdument de lire les mouvements de leurs lèvres, il veut tenter d’obtenir ce qui ne peut lui être communiqué [autrement]. Le sourd est voué au destin de la solitude. Il est condamné au silence. Son caractère, son rapport aux hommes se modifie. Il perd l’assurance qui permet de se mouvoir parmi les hommes, qui a trait à la tension moyenne par laquelle chacun cherche à correspondre par son attitude, l’expression de son visage et son état d’esprit à ce dont il est question. Le langage de l’un éveille celui d’autrui. Ce qui est en question dans la conversation sépare et relie les uns et les autres, met chacun en rapport. »

Et voici une étude approfondie de ce texte sur la surdité, texte qui pourrait être la base d’échanges. (ndR)

POUR UNE MEILLEURE SAISIE PAR LES MALENTENDANTS DU CONTEXTE DE LA PHRASE LIE AU SUJET :

Comme on le voit dans l’extrait ci-dessus, qui reflète une tonalité très émotionnelle, le philosophe Hans Lipps était très sensible à la liaison entre le langage et sa communication verbale et auditive, d’où son extrême empathie à l’égard des malentendants à une époque où les prothèses compensatrices n’étaient pas monnaie courante. L’importance attribuée à cette liaison apparaît bien dans le développement de sa logique herméneutique, c’est-à-dire d’une logique pratique liée au contexte de préférence à une logique purement formelle. L’herméneutique, étymologiquement conçue comme « l’art de l’interprétation », s’est d’abord rapportée à l’examen des textes sacrés avant d’acquérir un sens plus général. On peut en retenir la définition moderne due au philosophe Paul Ricoeur : « [c’est] la théorie des opérations de la compréhension dans leur rapport avec l’interprétation des textes », en donnant à « texte » le sens de tout ce qui peut être compris, de façon auditive, autant que visuelle. L’originalité de la démarche de Lipps tient dans son intérêt tout particulier pour le domaine dit « antéprédicatif », c’est à dire l’environnement du sujet de la phrase.

Quand on dit :

(1) Et pourtant cet homme est très friand de gâteaux.
l’environnement du sujet, a priori connu (celui, celle, ce dont on parle) est :

(2) Et pourtant cet homme (avec « homme », sujet au sens strict)

tandis que le prédicat, ou objet de la phrase, exprime une caractéristique nouvelle du sujet, c’est-à-dire quelque chose d’inconnu auparavant, en l’occurrence :

(3) est très friand de gâteaux.

Si la compréhension des objets nouveaux est intéressante pour le malentendant, celle du domaine antéprédicatif, qui devrait être normalement connu, l’est encore davantage pour fixer les bases d’un contexte qui peut notamment éclairer les choix d’une lecture labiale dont on oublie souvent le rôle déterminant qu’elle joue même chez les personnes qui entendent bien.

Dans l’exemple cité en (1), le groupe de mots liés au sujet se compose d’un pronom démonstratif, cet, appartenant à la catégorie des « déictiques » (cf. doigt), servant à pointer par geste et de deux « connecteurs », et et pourtant, conjonction et adverbe exprimant des modalités (ici emphase et opposition) dans l’articulation de l’argumentation. Pour le malentendant, il est essentiel, avant toute chose, de bien saisir l’identification impliquée par le sujet, soit par un nom, soit par un pronom référant à un antécédent. Il importe ensuite le plus souvent que ce sujet, caractérisé ou non par un ou plusieurs adjectifs, soit positionné physiquement grâce aux déictiques et logiquement grâce aux connecteurs.

On peut aussi noter que si l’article défini (le, la) est à la fois un déictique et un déterminant, il n’en est pas de même de l’article indéfini (un, une) qui n’est qu’un déterminant. Par exemple la phrase :

(4) *Un homme est très friand de gâteaux.

paraît incongrue (ce qui est indiqué par l’astérisque). Dans ce cas, on ne peut plus vraiment parler pratiquement de sujet et de prédicat puisque le sujet est à son tour inconnu. On préfère alors utiliser une forme purement existentielle (et non plus catégorique, c’est-à-dire associant sujet à prédicat pour loger le sujet dans une catégorie), telle que :

(5) Il y a un homme très friand de gâteaux.

Ces remarques peuvent suggérer un débat de groupe de parole sur l’intérêt pour le malentendant de se focaliser, comme Lipps, sur la partie antéprédicative des phrases catégoriques. Cela peut se concevoir

(i) au niveau de la perception par une attention particulière portée par exemple, outre le sujet, sur les déictiques et les gestes qui les accompagnent,

(ii) au niveau de l’interaction conversationnelle, en demandant des précisions à l’interlocuteur sur l’identité du sujet ou la nature des connecteurs.

Au-delà d’une illustration linguistique pragmatique destinée aux malentendants, ces questions sont particulièrement mises en relief au niveau de la logique formelle elle-même. Il est par exemple symptomatique qu’une théorie linguistique récente, dite « X-barre » s’attache à représenter des schémas logiques sous forme d’arbres dont l’articulation s’organise autour des déictiques plutôt que des sujets, des verbes et des compléments, choix plus communément admis.

La position des connecteurs revêt souvent également une importance formelle dans le contexte de la subordination, comme en témoigne l’exemple suivant :

(6) Nécessairement, si Jean a gagné alors son numéro est sorti.

(7) Si Jean a gagné alors son numéro est sorti nécessairement.

La phrase (6) est vraie sans discussion. En revanche, la phrase (7) implique que, si Jean a gagné, c’est parce que son numéro allait nécessairement sortir, ce qui peut sous-entendre une fraude de la loterie. Cet exemple souligne encore l’importance, encore accrue si l’on est malentendant, du repérage des connecteurs pour la bonne compréhension du sens de la phrase.

F. B.

Mai 2011

Témoignage de M.

7 mai 2011
Le tournis

« J’en ai assez d’être sourde.

Ça me donne le tournis.

Quand une conversation se « met en route », et que j’aimerais y participer, faisant partie du groupe, comme on ne fait pas attention au fait que je sois sourde et donc on ne parle pas plus fort ou/et plus lentement, eh bien, voici, en bref, ce qui se passe pour moi.

Utilisant, pour m’aider, la lecture labiale, je suis là à tourner la tête vers celui qui vient de parler pour essayer d’attraper au vol quelques bribes de phrases et essayer, grâce aux mots que j’ai réussi à entendre, de deviner de quoi on parle, puis, à tourner très vite la tête vers celui qui a commencé à répondre, mais en général, je rate sa réponse, car, comme je n’ai pas complètement saisi de quoi on parlait, donc je ne sais pas forcément à l’avance celui qui va répondre, et que le mouvement de tête et la lecture labiale prennent plus de temps que les paroles, alors, je finis par rater toutes les réponses, et à rester sans voix, ne sachant pas de quoi on parle, donc, ne pouvant prendre part à la conversation.

Si toutefois, par miracle, je suis en train de regarder la personne qui prend la parole et que son visage est dirigé vers moi, et qu’elle ne parle pas « dans sa barbe » ou trop bas ou trop vite, alors je peux enfin entendre, comprendre, deviner le sujet de la conversation.

En fait, la compréhension d’une conversation « à bâtons rompus » ou d’une discussion plus sérieuse, est souvent pour moi comme une devinette, d’autant plus lorsque l’on ne s’adresse pas directement à moi.

C’est ainsi que, contrairement à un « entendant » (comme on dit dans le jargon des sourds), mon esprit doit être constamment en éveil, mon attention constamment sollicitée.

Même si je donne parfois l’impression d’être un peu demeurée, je suis simplement sourde, je n’ai simplement pas entendu.

Un aveugle ou une personne sur un fauteuil roulant, nous dit, uniquement par sa présence, de faire attention à son handicap. La surdité est – oserais-je dire – malheureusement un handicap qui ne se voit pas.

Pour moi, cet handicap est devenu une vraie préoccupation depuis trois ans environ. Je vis avec, j’assume, c’est mon karma, comme on dit.

Voilà. J’ai voulu vous faire part de ces réflexions, je ne sais pourquoi.

Faites-en ce que vous voulez et pardonnez-moi ».

M.

Octobre 2010

Surdité

7 mai 2011

Mon bruit à moi, c’est les paroles

Que le chien diligent comprend à demi-mot.

Mon bruit à moi, c’est la musique

Que seules mes pensées activent pour ma paix.

Mon bruit à moi, le sifflement

Qui remplace au matin les rêves et leurs sons.

Mon bruit à moi, c’est le bourdon

Qui parfois me dérange en sus de mon chaos.

Mon bruit à moi, c’est le trafic

Que je dois inhiber pour fuir son agression.

Mon bruit à moi, c’est la sortie

Qui fait s’entrecroiser les rires et les cris.

Mon bruit à moi, c’est le silence

Que je ne perçois plus au fond de la forêt.

F. B.

Décembre 2010

« Qu’est-ce que vous dites ? »

7 mai 2011

Malentendante de naissance, ce n’est que depuis peu, qu’au-delà de 65 ans, que j’ose poser une question dans ce genre lorsque je ne comprends ce que l’on me dit. Je n’ai pas accepté mon handicap avant. Je sais que j’entends mal depuis toute petite ; mon oreille droite ne comprend, ne décrypte pas ce que l’on lui dit ; elle entend, vaguement, des sons lointains, rien d’intelligible. Je ne connais que la monophonie.

Enfant, dans les années 50, au moment où j’entre à l’école Papa et Maman se rendent compte que je n’entends pas bien (visites régulières chez l’ORL qui ne peut que constater l’évidence. Je me rappelle l’audiogramme de l’époque : l’ORL prenait une règle assez longue. « Tu fermes les yeux », me disait-il, « et tu me dis quand tu entends ma montre ». Je n’entendais sa montre, qu’il sortait de son gousset très dignement, que lorsqu’elle touchait mon oreille ! ). Mes frères et sœurs, eux, ne savent pas que je suis malentendante. Papa et Maman ne l’ont jamais verbalisé ; jamais, non plus, on ne m’a dit : « tu entends mal et il n’y a rien à faire » ; ils savaient, parce que l’ORL le leur avait confirmé, que « Marie entend mal ». Papa, Maman et moi ne pouvions que constater l’indicible, tacitement.

Ma scolarité est chaotique. Je me rappelle qu’enfant, j’étais toujours fatiguée.

La directrice de l’école décrète que je ne suis « pas faite pour les études ». Papa et Maman veulent que je suive la même scolarité que mes frères et sœurs. Malgré tout (j’ai 7 ans), pendant un an, je ne vais pas à l’école.

L’année d’après, je retourne en classe ; mon frère, qui a un an de moins que moi, est dans ma classe. Piquée au vif, je dois être la meilleure, me dis-je. Je me rappelle un examen de géographie où j’ai eu la meilleure note. Malgré l’orthographe erronée du point culminant de l’Afrique, le Kilimandjaro (j’avais écrit « qui limande jaro »), j’ai été la première de la classe « après délibération houleuse entre la directrice, l’institutrice et mes parents ». Papa et Maman m’ont dit que j’avais été la seule à donner la bonne réponse et que, mal orthographiée, elle a cependant été acceptée. Mes grands-parents, mes oncles et mes tantes, toute la famille a lu ma copie, paraît-il !

Les années d’école sont l’horreur pour moi. Je ne comprends pas de l’oreille droite. En classe, je me mets toujours au dernier rang, au fond à gauche. Je ne comprends ce que me disent les copines qui s’assoient à côté de moi, à ma droite. Personne ne m’a jamais dit de me mettre au premier rang, à droite, seule place acceptable pour moi. Mes copines me qualifient de sainte Nitouche. Je suis profondément blessée ; « elles ne comprennent rien, elles ne savent pas ce que j’endure » me dis-je. Cette fausse étiquette m’a fait très mal et n’a fait que me replier sur moi-même.

L’apprentissage de la lecture est un cauchemar pour moi. J’ai mal au ventre le matin des cours de lecture (je ressens ce mal au ventre en écrivant ce témoignage, encore aujourd’hui) ; pendant le cours, on m’interroge peu, très peu, ce qui augmente mon angoisse et la conviction que je suis nulle. Un vrai calvaire.

Par contre, je suis la meilleure de la classe en compte-rendu de lecture (il fallait noter, par écrit, les idées maîtresses d’un texte que l’on venait de nous lire), en grammaire, en mathématiques et en «sciences naturelles », disait-on autrefois.

En orthographe, je suis toujours la dernière. Je confonds les lettres, je n’arrive pas à retranscrire certains sons, encore actuellement, alors que je ne fais aucune faute de grammaire.

L’oral, parler, a toujours été ma hantise, même dans la vie de tous les jours. Je préfère écrire que parler, encore maintenant.

Je ne suis « pas faite pour les études », a dit la directrice ; sous-entendu, je suis d’une intelligence plus que limitée.

Puisque l’on pense cela de moi et que je m’entends dire, en classe, que je suis paresseuse (ce qui est faux), je lève le pied, je me glisse dans cette faille. Mes copines s’inquiètent pour moi, elles ne comprennent pas pourquoi je suis toujours la dernière, sauf en grammaire. Papa et Maman m’envoient en classe partiellement ; je ne vais qu’à certains cours. À 18 ans, je me retrouve sans diplôme, sans perspective ; je commence à travailler alors que ceux de mon âge font des études et préparent leur avenir.

L’adolescence est difficile pour moi, comme pour tout le monde.

Comme tout le monde ? Je n’entends pas de l’oreille droite. Quel cauchemar pour moi ! Encore actuellement, à un moindre niveau cependant, je vis cette angoisse. Dans la vie de tous les jours, je me demandais quelle attitude prendre quand on me parlait tout bas à droite, que l’on me susurrait des mots doux à l’oreille (droite) . Je ne comprenais rien. Je n’ai jamais osé tendre l’oreille gauche, honteuse, me sentant minable ; je craignais perdre l’estime de mes amis, d’être sujette à des moqueries ou à des décisions arbitraires comme celle de la directrice, de leur part. Et puis, le réchauffé n’a pas la saveur du direct.

Je n’avais pas accepté mon handicap

que je n’avais toujours pas verbalisé. Je n’en parlais pas, je ne savais même pas que je pouvais le nommer ; je le terrais au fond de moi de peur qu’il ne soit découvert et que je sois bannie.
À 25 ans, j’ai passé un examen spécial pour les non – bacheliers qui m’a permis d’entrer à l’université. Mère de famille et travaillant, j’ai entrepris ce périple au long cours qui m’a menée jusqu’au doctorat. Je suis Docteur ès Lettres.

Je me dis souvent, en mon for intérieur : « Marie n’est pas faite pour les études » :

« À bon entendeur, salut ! »

J’ai toujours eu des emplois qui ne correspondaient pas à mon niveau d’études.

« Il n’y a pas de sots métiers ; il n’y a que de sottes gents ! »

Je le confirme car je me suis régalée dans les emplois que j’ai eus. Je me suis toujours dit qu’ils seraient ce que, moi, j’en ferais.

Autour de 40 ans, je prends la décision de me faire appareiller. Cela m’a été très difficile : qu’allait dire mon entourage ? Et ceux qui verraient que je suis appareillée ?

Cela m’apporte un certain confort qui s’améliore au fil des ans car les appareils auditifs sont de meilleurs en meilleurs.

Je porte actuellement 2 appareils auditifs ( un à chaque oreille) qui me permettent de «comprendre» et non d’ « entendre ».

Quel confort ! En fonction de l’environnement où je me trouve, ils s’adaptent ; finis les bruits résonnants et aigus, les sifflements des appareils quand une main, par exemple, passe tout près d’eux.

L’appareil de mon oreille droite est merveilleux : je n’ai jamais compris ce que l’on me disait à droite ; je ne comprends toujours pas sauf quand on m’appelle sur mon téléphone portable : connecté directement à mon appareil auditif, je réponds sans même ouvrir mon téléphone portable et, merveille des merveilles,

JE COMPRENDS CE QUE L’ON ME DIT !

J’entends loin, mais je suis capable de répondre et de tenir
une conversation normale. Il paraît, me disent mes correspondants, que l’on m’entend parfaitement, comme si l’on était à côté les uns des autres.
Par ailleurs, j’ai débroussaillé l’apprentissage de la lecture labiale ; quand la personne qui parle est face à moi, cela me seconde dans la compréhension de ce que l’on est en train de (me) dire.

Le mot « handicap » me plaît ; nous sommes obligés d’être forts pour pouvoir franchir les obstacles que nous rencontrons.

Pour les bienentendants, le handicap des malentendants et des sourds nous isole de notre environnement et ne se voit pas. Ceci est une vérité de Lapalisse. D’autres aspects de notre handicap ne se voient pas non plus et sont difficiles à vivre pour moi :

  • le bruit,
  • la fatigue continuelle,
  • les efforts de concentration pour capter le maximum de la vie quotidienne,
  • le regard méprisant, les mots blessants (elle est bête, celle-là. Elle ne comprend rien) de l’autre quand vous n’entendez pas ce qu’il vous dit,
  • l’impossibilité de localisé un bruit,
  • l’incapacité à m’entendre parler (moi, j’ai toujours l’impression de parler sur le même ton. Mes enfants me reprennent souvent : « pourquoi cries-tu ? », me disent-ils, par exemple),
  • la difficulté à suivre une conversation à plusieurs. Nous entendons une fraction de seconde après les bienentendants ce qui se dit ; ils ont déjà répondu et sont passés à autre chose quand arrive à notre cerveau ce qui vient de se dire. Je trouve cela très frustrant et dévalorisant car, là encore, on vous considère imbécile. Depuis peu, je m’amuse beaucoup quand je me rends compte que personne ne dit rien ; je profite de ce blanc pour m’engouffrer dans la conversation, m’affirmer et relancer le débat. Et je me console en me disant que mon silence forcé m’a empêchée de dire des bêtises !
  • ne pas entendre les mots affectueux que l’on me dit à droite.

Dr. M.G.

12 décembre 2010

« Qu’est-ce que vous dites ? »

Témoignage de Marie-M.

7 mai 2011

À l’atelier, bruissant de paroles et de rires, la voix claironnante de Cl., notre animatrice, dominant le tout.

Je me tiens dans mon coin, plongée dans mon travail de gravure. Les salutations à l’arrivée, des sourires, c’est tout le contact que je puis avoir avec mes comparses. Je me hasarde parfois à entrer en conversation… Devant une gravure d’oies en goguette, ayant moi-même gravé une gardeuse d’oies et son troupeau, je dis à la graveuse :

« Tu me fais concurrence ! »

Réponse : « oui, mais les miennes sont… o… âge !

— Comment ?

— Elles sont … o… age.

— Ah ! Elles sont au chômage ?

— Noon, elles sont SAUVAGES ! »

Rires !

Au téléphone, semblable méprise :

« Je me fais une … ette »

Après trois « quoi ? » « Comment ? », je m’exclame : « tu fais une omelette ? »

Non, ce n’était pas une omelette, mais une lettre !

Ainsi de suite… Le téléphone, cet instrument irremplaçable d’échanges à distance, c’est ma « bête noire » source d’angoisse, il ne fait qu’amplifier mon sentiment d’isolement, de retranchement. Renvoyée à mon enfermement dans mon silence, dans mon incapacité de communiquer avec les autres, ceux que j’aime, ceux que je ne connais pas et que j’aimerais connaître.

Il en est de même dans les groupes, les réunions familiales ou amicales, au restaurant. Je suis là, présence physique, mais absente moralement, exclue.

« La surdité, c’est l’antichambre de la mort. » écrit D. Lodge dans « La vie en sourdine ». Je suis loin d’avoir accepté cette affirmation, même s’il y a des moments où me vient la tentation de me réfugier dans cette caverne close, où le brouhaha des paroles ne m’atteindra plus et où un doux repos me bercera, ce n’est qu’une tentation vite balayée par mon envie de contacts humains, la curiosité de l’autre. La sérénité ne dure qu’un instant, et encore faut-il qu’elle soit entretenue par la plongée dans un paysage sublime et apaisant. Plutôt m’exposer à des situations que je sais pleines d’embûches que me retirer.

Bien sûr, je me protège : plus de conférences, plus de pièces de théâtre, plus de rencontres amicales au restaurant, plus de radio. Je compense : il y a tant d’autres domaines à explorer, ne serait-ce que la lecture, les discussions à deux, la promenade, les spectacles sous ou sur-titrés. J’ai la chance d’être retraitée et de ne pas avoir vécu le problème de la surdité du temps où j’étais dans la vie active ! Au cours de mes contacts avec les membres de l’AMDS, en groupe de paroles, j’ai pu mesurer le désespoir de certains, la dureté de leur entourage professionnel, leur mise à l’écart progressif.

Mise à l’écart cependant, c’est un vécu que je connais : vous n’avez pas entendu, alors on s’adresse à ceux qui vous accompagnent ou on vous tourne le dos. Peut-on alors intervenir, peser dans une conversation, dont vous essayez anxieusement de rattraper le cours, comme une eau qui coule et vous échappe sans cesse ? Et alors quelle tension, quelle fatigue de l’espoir pour capter un mot, une phrase ! Il faut vouloir être à l’écoute pour accepter cette fatigue.

Peut-on éviter cette infantilisation, que les autres vous imposent en passant par un intermédiaire pour s’éviter l’effort de répéter en articulant correctement, que ce soit dans les actes de la vie courante ou dans les démarches à faire, administratives ou autres ?

C’est là une des grandes souffrances, avec celle de la mise à l’écart dans un groupe, celle de ne pas pouvoir modifier votre image dans l’esprit des autres par la parole et l’échange, n’être plus qu’une « momie idiote ». Il faut avoir drôlement conscience de son être pour ne pas se sentir déstabilisé, nié.

Dois-je finir sur ce point d’orgue désespéré ? Non ; l’affection, la chaleur humaine me viennent en aide ; l’intensité du bonheur qui inonde mon cœur lorsque j’ai pu entrer en contact avec un inconnu, établir un lien, aussi ténu soit-il, vient compenser ces moments de marasme qui me submerge, lorsque, seule, je m’en retourne chez moi. Et, il me faut le dire, l’association de l’AMDS m’apporte beaucoup et je rends grâce à ceux qui l’animent, notre président, notre psychologue entre autres.

Marie-M.

Septembre 2010

Mes difficultés sur mon poste de travail

7 mai 2011

Surdité socialement et professionnelle très invalidante : sourde de l’oreille gauche et baisse auditive également à droite, appareillée.

  • Entendre et comprendre ce l’on me dit dans le bruit : très angoissant de ne pas comprendre ce que l’on est en train de vous dire, il faut faire répéter.
  • Bruit de fond occasionné par mon micro HF relié directement à ma prothèse auditive, toute la journée en plus de mes acouphènes permanents, gêne considérable pour la concentration et fatigue auditive.
  • Frappe des CR, je n’entends pas certains sons, je suis obligé de relire ce que je viens de taper, pour ne pas oublier des mots que je n’aurais pas entendu, stress supplémentaire.Je rencontre des difficultés de concentration, d’attention qui me gênent pour rester à l’écoute des patients.J’ai des acouphènes permanents et des vertiges intermittents, qui perturbent le suivi de mes taches, ce qui diminuent l’estimation de mes compétences.Ce poste de travail, nécessite des capacités auditives pures.

    S. A.
    Secrétaire

    Novembre 2010
    membre de l’AMDS

  • Paroles : un témoignage

    6 mai 2011

    Lire…

    L’AMDS propose, une fois par mois, un « groupe de paroles » à ses adhérents, sous l’égide de Michèle Achkar, psychologue clinicienne.
    La participation est libre. Prévenu d’avance par mail (ou courrier), chacun des adhérents est invité à préciser sa présence.

    J’y suis fidèle, dans la mesure du possible, car j’y trouve, comme sans doute tous les participants, de nombreux avantages :

    • source de renseignements concernant des problèmes de tous ordres ;
    • lieu de rencontre et d’échanges ;
    • bienfaits psychologiques.

    Chacun peut exposer ses difficultés d’ordre pratique, sachant trouver là des oreilles attentives.

    D’origines et de formations diverses, chacun des adhérents peut apporter sa réponse , qui un renseignement, un conseil, qui une expérience éclairante. Gérard, notre président, sait aussi nous orienter vers la bonne porte où frapper. Il y est d’ailleurs très souvent question de notre préoccupation majeure (prothèses auditives, téléphone… tout ce qui a trait à l’écoute… et leur coût !). L’insertion sociale et (ou) professionnelle du mal-entendant aussi pose problème.
    C’est donc un lieu de rencontre et d’échanges précieux.

    Mais ce sont peut-être les apports psychologiques qui sont les plus encourageants.

    Lieu d’où toute crainte du regard d’autrui sur votre déficience est bannie, où on laisse de côté tout amour-propre pour expliciter ses difficultés existentielles. On se sent écouté et compris : chacun se retrouve dans ce que l’autre expose. Alors que la plupart du temps, lors de rencontres amicales, familiales, vous ne pouvez plus intervenir dans la conversation, faute de suivre ce qui se dit, là, on vous donne la parole. Chacun à son tour est invité à s’exprimer. Pas de « chevauchement » dans le discours. Une discipline s’instaure de soi, du fait de la présence du micro qui circule (boucle magnétique), Michèle veille d’ailleurs à ce que tous comprennent ce qui se dit et demande instamment à se signaler lorsque ce n’est pas le cas.

    Michèle, en valorisant vos paroles, sait vous redonner confiance en vous ; vous redevenez une personne à part entière, vous n’êtes pas « exclu », vous ne vous sentez plus celui ou celle qui n’a rien à dire, dont les propos n’intéressent personne, vous êtes « reconnue ».

    L’ambiance est chaleureuse, l’accueil assuré pour les nouveaux venus comme pour les anciens.

    M.-M.

    Avril 2011