« Confidences d’une malentendante » – Extraits

11 juin 2013

Natalie Sieber a écrit ce témoignage réaliste de sa malentendance.

Elle nous a très aimablement autorisés à publier des extraits de son ouvrage intitulé « Confidences d’une malentendante ».

Nous l’en remercions !
Vous pourrez vous procurer son ouvrage auprès des libraires ou bien si vous êtes adhérent, vous pouvez le réserver auprès de la bibliothèque AMDS (n° 41).

NB : Cet ouvrage sera suivi d’un autre concernant l’implant cochléaire. Une BD est également en cours de conception. pour en savoir plus :
http://oreillesenderoute.fr/.

Voici quelques extraits de l’ouvrage :

Sur la lecture labiale…

Je lis sur les lèvres ! En fait, j’ai appris avec une orthophoniste, qui m’a enseigné comment identifier les sons d’après les « mouvements » ou « positions » des lèvres lorsque vous parlez. Les voyelles sont facilement identifiables : mettez-vous devant un miroir et prononcez un « a », un « i » ou encore un « 0 »… Vous verrez la différence ! Les consonnes sont plus variées et certains groupes se ressemblent comme les « p, b, m » (prononcez « peu », « beu », « meu » pour vous rendre compte). En revanche, les sons « k » et « rrr » sont plus difficiles car ils viennent du fond de la gorge et sont donc les « sons non identifiés » de la lecture labiale. Celle-ci a donc certes ses avantages, mais aussi ses inconvénients; je pense notamment à toutes ses personnes qui parlent sans articuler, à ce cher prof d’hlstoire-géo qui avait une moustache tellement longue qu’elle cachait encore la moitié de sa bouche lorsqu’il bâillait, ou à ces gens qui, croyant bien faire, articulent à s’en arracher les muscles du visage ! Ce qui, soit dit en passant, les rend encore plus difficiles à comprendre que les autres, tellement je suis occupée à ne pas exploser de rire devant leurs grimaces !

Bon, reprenons : à la base j’entends quatre mots sur dix. J’en enlève ou en rajoute un ou deux selon l’environnement dans lequel mon interlocuteur et moi nous trouvons… [...]

Sur la Langue des Signes (LSF)…

Un soir où je rentrais en bus du lycée, je faisais le voyage avec une copine à moi et une autre à elle, que je rencontrais pour la première fois. Je ne sais plus trop comment, on en est venues à parler de mes oreilles car elle avait remarqué mes appareils et une de ses cousines était également malentendante. Je lui avais décrit mon audiométrie pour lui dire à peu près ce que j’entendais, et elle m’avait sidérée en me répondant : « Ah mais ma cousine elle entend mieux que toi ! Mais elle ne parle pas. Enfin, seulement le langage des signes ». Et lorsque je lui demande comment ça se fait, elle me répond : « C est comme ça qu’elle a appris à l’école ».

C est donc ce jour là, grâce à une parfaite inconnue, vers dix-sept ans, que j’ai pris conscience de la chance que j’avais d’avoir une famille qui m’avait envoyée en école normale, et non pas en institut spécialisé ! Je me suis également rendu compte de l’importance de l’éducation que j’avais reçue jusque là, qui m’avait permise d’être totalement autonome. Imaginons en effet que lorsque cet ORL annonça à ma mère que j’entendais mal, elle eut choisi de m’envoyer en institut spécialisé comme il le lui conseillait. J’aurais alors appris à parler avec les mains, plutôt que de développer ma capacité à écouter les gens. Résultat à l’âge adulte : une totale dépendance aux interprètes pour toute démarche administrative et un enfermement dans la communauté « sourde ». Et bien que je n’aie absolument rien contre cette communauté, cela aurait été une horreur pour moi qui suis d’une nature si indépendante ! De plus, j’aurais été mise dans un monde à part au sein même de ma propre famille, car j’imagine mal leur faire apprendre à tous une langue des signes pour communiquer avec moi, alors que je considèrerais plutôt que ce serait à moi de m’adapter à eux et à leur « monde ».

J’avoue que je n’aime pas trop cette notion de « communauté sourde », que j’ai découverte à la fin de l’adolescence. Cela a commencé par la diffusion sur France 5 d’une émission spécialement destinée à cette communauté. On y parlait des « sourds », des « malentendants » et des « entendants ». Cela me mettait mal à l’aise que les gens soient répartis en trois catégories distinctes seulement d’après leur audiogramme. Je trouvais cela, de mon point de vue tout à fait personnel, totalement dégradant car non représentatif de la réalité. Comment moi, malentendante certes, pouvais-je me définir dans la catégorie du même nom alors que je vivais de façon totalement intégrée dans la catégorie « entendante » ?

Sur la notion de « handicap »…

Il est temps que je vous explique pourquoi je n’aime vraiment pas le mot « handicap ». Si vous avez un logiciel de traitement de texte à la maison ou au travail, ouvrez un nouveau document et tapez-y ce mot. Faites ensuite un clic droit dessus et lisez les synonymes proposés. J’y lis par exemple : « infirmité », « atrophie », « débilité », « impotence »… Bref, un paquet de mots qui pour moi résonnent comme des insultes, que ce soit envers moi ou envers une personne totalement paralysée.

Malheureusement, ces mots résument l’idée générale que se font les gens « normaux » des gens qui, comme moi, souffrent d’un plus ou moins grand défaut technique. Enfin pas tous, heureusement ! Pardonnez-moi l’expression mais il y a des gens plus cons que les autres ! Ces personnes là en général ne sont pas bien méchantes, mais elles éprouvent une pitié dérangeante qui leur fait commettre quelques maladresses.

Le premier exemple qui me revient à l’esprit, c’est l’anecdote culte de mes années lycée, celle qui ressort toujours lorsque je revois mes amis de l’époque… Mon prof principal de Seconde, que ma mère avait mis au courant de mon « petit défaut technique », avait choisi de ne rien dire à mes autres profs et leur avait fait la grande révélation au conseil de classe du premier trimestre. [...]

Sur les difficultés du malentendant…

Je suppose que vous avez déjà deviné la plupart des gros inconvénients de mal entendre : coups de déprime, gêne de faire sans arrêt répéter les autres ou de répondre à côté, voire de carrément les ignorer histoire de ne pas avoir à déchiffrer leur charabia oral… Avoir à affronter la bêtise humaine régulièrement : se battre tous les jours pour leur montrer que vous pouvez être malentendant et être efficace au travail, leur faire comprendre que vous n’avez pas besoin de leur pitié, ni qu’ils vous crient de toutes leurs forces le mot que vous ne comprenez pas mais plutôt qu’ils vous l’écrivent. Bref, pour reprendre l’expression de ma petite sœur : mal entendre, cest false !

C est parfois même dangereux parce que quand vous marchez dans la rue, vous n’entendez pas toujours les voitures arriver… Lorsque vous conduisez, vous n’entendez jamais la sirène des pompiers ou de la police et vous risquez de leur griller la priorité (heureusement qu’il y a les rétroviseurs l], ni l’alarme incendie de l’école ou du travail. Vous n’entendez même pas la musique d’ambiance au restaurant ou dans le hall de l’hôtel et, lorsque vous écoutez une chanson à la radio, si jamais par miracle vous arrivez à deviner dans quelle langue elle est chantée, impossible de savoir de quoi elle parle tant que vous n’aurez pas lu les paroles sur Internet !

Une belle leçon humaniste…

Au lycée, et notamment en cours de français, on nous enseigne que les bonnes conclusions doivent reprendre les idées générales du développement avant de proposer une ouverture sur le sujet.

Les idées générales : être malentendant, c’est renoncer à tout jamais à certains plaisirs de la vie et à certaines ambitions. C est accepter l’idée que les gens sont plus ou moins bêtes, voire méchants et que vous devez laisser leur remarques malsaines ou maladroites glisser sur vous. C est également être plus prudents que les autres, car vous n’entendez pas le danger arriver. C est aussi savoir mettre sa fierté de côté et reconnaître que oui, vous avez mal entendu, « s’il vous plaît, veuillez répéter ». C est enfin admettre, dans mon cas, qu’un jour je perdrai le peu d’audition qu’il me reste, et que je devrai soit apprendre à entendre autrement avec des implants cochléaires, soit à vivre définitivement dans le monde du silence, et devenir une vraie « sourde ». Etre malentendant, c’est donc se battre tous les jours pour pouvoir vivre « normalement ».

Mon ouverture : Carpe Diem.

« Cueille le jour », « Vis pleinement l’instant présent ». Le message du prof du Cercle des poètes disparus m’a vraiment marquée, tellement il semble avoir été créé pour moi. Après que toutes mes ambitions se sont envolées les unes après les autres, vivre au jour le jour ne m’a jamais autant réussi !

Certains me reprochent parfois d’être trop impulsive (ils ont raison) mais pour reprendre un autre dicton célèbre, pourquoi reporter à demain ce que l’on peut faire aujourd’hui ?

C est en acceptant de suivre le destin que j’ai trouvé la plupart de mes emplois, que j’ai rencontré mon mari, et que j’ai avancé dans la vie.

C est en effet en décidant de vivre au jour le jour, en gardant tout de même un œil vers le passé pour apprendre de mes expériences et même de mes erreurs, que j’ai finalement accepté l’idée d’être malentendante et que je suis devenue assez forte pour que cela ne détermine plus ma vie. J’ai au contraire appris à vivre en considérant que mon handicap, puisqu’il faut bien appeler les choses par ce qu’elles sont, n’est qu’une partie de mon identité que je dois certes prendre en compte quotidiennement, mais que je ne dois plus laisser peser sur ma vie. Et c’est ainsi que le regard des gens a fini par ne plus m’atteindre, parce que d’une part je sais que je ne pourrai pas les changer, et d’autre part parce qu’ils ne savent pas ce que c’est, de vivre avec un handicap. Finalement, c’est moi qui ai pitié de leur ignorance, et leur pitié envers ma situation me laisse indifférente.

J’ai décidé de me placer au dessus de tout cela, de voir les choses de leurs bons côtés et non plus de leurs mauvais et de profiter de chaque moment que le destin m’offre, à ma façon.

Car même si celui-ci n’est pas toujours très juste, la vie ne vaut-elle pas le coup d’être vécue lorsque vous regardez ce beau ciel bleu allongé dans le jardin ou que vous observez vos enfants jouer ?