Témoignage de Marie-M.

7 mai 2011

À l’atelier, bruissant de paroles et de rires, la voix claironnante de Cl., notre animatrice, dominant le tout.

Je me tiens dans mon coin, plongée dans mon travail de gravure. Les salutations à l’arrivée, des sourires, c’est tout le contact que je puis avoir avec mes comparses. Je me hasarde parfois à entrer en conversation… Devant une gravure d’oies en goguette, ayant moi-même gravé une gardeuse d’oies et son troupeau, je dis à la graveuse :

« Tu me fais concurrence ! »

Réponse : « oui, mais les miennes sont… o… âge !

— Comment ?

— Elles sont … o… age.

— Ah ! Elles sont au chômage ?

— Noon, elles sont SAUVAGES ! »

Rires !

Au téléphone, semblable méprise :

« Je me fais une … ette »

Après trois « quoi ? » « Comment ? », je m’exclame : « tu fais une omelette ? »

Non, ce n’était pas une omelette, mais une lettre !

Ainsi de suite… Le téléphone, cet instrument irremplaçable d’échanges à distance, c’est ma « bête noire » source d’angoisse, il ne fait qu’amplifier mon sentiment d’isolement, de retranchement. Renvoyée à mon enfermement dans mon silence, dans mon incapacité de communiquer avec les autres, ceux que j’aime, ceux que je ne connais pas et que j’aimerais connaître.

Il en est de même dans les groupes, les réunions familiales ou amicales, au restaurant. Je suis là, présence physique, mais absente moralement, exclue.

« La surdité, c’est l’antichambre de la mort. » écrit D. Lodge dans « La vie en sourdine ». Je suis loin d’avoir accepté cette affirmation, même s’il y a des moments où me vient la tentation de me réfugier dans cette caverne close, où le brouhaha des paroles ne m’atteindra plus et où un doux repos me bercera, ce n’est qu’une tentation vite balayée par mon envie de contacts humains, la curiosité de l’autre. La sérénité ne dure qu’un instant, et encore faut-il qu’elle soit entretenue par la plongée dans un paysage sublime et apaisant. Plutôt m’exposer à des situations que je sais pleines d’embûches que me retirer.

Bien sûr, je me protège : plus de conférences, plus de pièces de théâtre, plus de rencontres amicales au restaurant, plus de radio. Je compense : il y a tant d’autres domaines à explorer, ne serait-ce que la lecture, les discussions à deux, la promenade, les spectacles sous ou sur-titrés. J’ai la chance d’être retraitée et de ne pas avoir vécu le problème de la surdité du temps où j’étais dans la vie active ! Au cours de mes contacts avec les membres de l’AMDS, en groupe de paroles, j’ai pu mesurer le désespoir de certains, la dureté de leur entourage professionnel, leur mise à l’écart progressif.

Mise à l’écart cependant, c’est un vécu que je connais : vous n’avez pas entendu, alors on s’adresse à ceux qui vous accompagnent ou on vous tourne le dos. Peut-on alors intervenir, peser dans une conversation, dont vous essayez anxieusement de rattraper le cours, comme une eau qui coule et vous échappe sans cesse ? Et alors quelle tension, quelle fatigue de l’espoir pour capter un mot, une phrase ! Il faut vouloir être à l’écoute pour accepter cette fatigue.

Peut-on éviter cette infantilisation, que les autres vous imposent en passant par un intermédiaire pour s’éviter l’effort de répéter en articulant correctement, que ce soit dans les actes de la vie courante ou dans les démarches à faire, administratives ou autres ?

C’est là une des grandes souffrances, avec celle de la mise à l’écart dans un groupe, celle de ne pas pouvoir modifier votre image dans l’esprit des autres par la parole et l’échange, n’être plus qu’une « momie idiote ». Il faut avoir drôlement conscience de son être pour ne pas se sentir déstabilisé, nié.

Dois-je finir sur ce point d’orgue désespéré ? Non ; l’affection, la chaleur humaine me viennent en aide ; l’intensité du bonheur qui inonde mon cœur lorsque j’ai pu entrer en contact avec un inconnu, établir un lien, aussi ténu soit-il, vient compenser ces moments de marasme qui me submerge, lorsque, seule, je m’en retourne chez moi. Et, il me faut le dire, l’association de l’AMDS m’apporte beaucoup et je rends grâce à ceux qui l’animent, notre président, notre psychologue entre autres.

Marie-M.

Septembre 2010