Réflexions sur la surdité

7 mai 2011

Le philosophe et médecin Hans Lipps écrivait dans les années quarante.

« Le destin de la surdité, par exemple, montre ce qu’est le langage pour l’homme, la signification de la parole dans la vie [….] l’ouïe est principalement l’organe destiné à recevoir autrui. Le sourd est exclu de la communauté avec les autres. Il ne peut participer à ce qui les émeut. Il est exclu de la “vie”. Au milieu des autres il est seul. Il cherche à se joindre à eux en s’efforçant éperdument de lire les mouvements de leurs lèvres, il veut tenter d’obtenir ce qui ne peut lui être communiqué [autrement]. Le sourd est voué au destin de la solitude. Il est condamné au silence. Son caractère, son rapport aux hommes se modifie. Il perd l’assurance qui permet de se mouvoir parmi les hommes, qui a trait à la tension moyenne par laquelle chacun cherche à correspondre par son attitude, l’expression de son visage et son état d’esprit à ce dont il est question. Le langage de l’un éveille celui d’autrui. Ce qui est en question dans la conversation sépare et relie les uns et les autres, met chacun en rapport. »

Et voici une étude approfondie de ce texte sur la surdité, texte qui pourrait être la base d’échanges. (ndR)

POUR UNE MEILLEURE SAISIE PAR LES MALENTENDANTS DU CONTEXTE DE LA PHRASE LIE AU SUJET :

Comme on le voit dans l’extrait ci-dessus, qui reflète une tonalité très émotionnelle, le philosophe Hans Lipps était très sensible à la liaison entre le langage et sa communication verbale et auditive, d’où son extrême empathie à l’égard des malentendants à une époque où les prothèses compensatrices n’étaient pas monnaie courante. L’importance attribuée à cette liaison apparaît bien dans le développement de sa logique herméneutique, c’est-à-dire d’une logique pratique liée au contexte de préférence à une logique purement formelle. L’herméneutique, étymologiquement conçue comme « l’art de l’interprétation », s’est d’abord rapportée à l’examen des textes sacrés avant d’acquérir un sens plus général. On peut en retenir la définition moderne due au philosophe Paul Ricoeur : « [c’est] la théorie des opérations de la compréhension dans leur rapport avec l’interprétation des textes », en donnant à « texte » le sens de tout ce qui peut être compris, de façon auditive, autant que visuelle. L’originalité de la démarche de Lipps tient dans son intérêt tout particulier pour le domaine dit « antéprédicatif », c’est à dire l’environnement du sujet de la phrase.

Quand on dit :

(1) Et pourtant cet homme est très friand de gâteaux.
l’environnement du sujet, a priori connu (celui, celle, ce dont on parle) est :

(2) Et pourtant cet homme (avec « homme », sujet au sens strict)

tandis que le prédicat, ou objet de la phrase, exprime une caractéristique nouvelle du sujet, c’est-à-dire quelque chose d’inconnu auparavant, en l’occurrence :

(3) est très friand de gâteaux.

Si la compréhension des objets nouveaux est intéressante pour le malentendant, celle du domaine antéprédicatif, qui devrait être normalement connu, l’est encore davantage pour fixer les bases d’un contexte qui peut notamment éclairer les choix d’une lecture labiale dont on oublie souvent le rôle déterminant qu’elle joue même chez les personnes qui entendent bien.

Dans l’exemple cité en (1), le groupe de mots liés au sujet se compose d’un pronom démonstratif, cet, appartenant à la catégorie des « déictiques » (cf. doigt), servant à pointer par geste et de deux « connecteurs », et et pourtant, conjonction et adverbe exprimant des modalités (ici emphase et opposition) dans l’articulation de l’argumentation. Pour le malentendant, il est essentiel, avant toute chose, de bien saisir l’identification impliquée par le sujet, soit par un nom, soit par un pronom référant à un antécédent. Il importe ensuite le plus souvent que ce sujet, caractérisé ou non par un ou plusieurs adjectifs, soit positionné physiquement grâce aux déictiques et logiquement grâce aux connecteurs.

On peut aussi noter que si l’article défini (le, la) est à la fois un déictique et un déterminant, il n’en est pas de même de l’article indéfini (un, une) qui n’est qu’un déterminant. Par exemple la phrase :

(4) *Un homme est très friand de gâteaux.

paraît incongrue (ce qui est indiqué par l’astérisque). Dans ce cas, on ne peut plus vraiment parler pratiquement de sujet et de prédicat puisque le sujet est à son tour inconnu. On préfère alors utiliser une forme purement existentielle (et non plus catégorique, c’est-à-dire associant sujet à prédicat pour loger le sujet dans une catégorie), telle que :

(5) Il y a un homme très friand de gâteaux.

Ces remarques peuvent suggérer un débat de groupe de parole sur l’intérêt pour le malentendant de se focaliser, comme Lipps, sur la partie antéprédicative des phrases catégoriques. Cela peut se concevoir

(i) au niveau de la perception par une attention particulière portée par exemple, outre le sujet, sur les déictiques et les gestes qui les accompagnent,

(ii) au niveau de l’interaction conversationnelle, en demandant des précisions à l’interlocuteur sur l’identité du sujet ou la nature des connecteurs.

Au-delà d’une illustration linguistique pragmatique destinée aux malentendants, ces questions sont particulièrement mises en relief au niveau de la logique formelle elle-même. Il est par exemple symptomatique qu’une théorie linguistique récente, dite « X-barre » s’attache à représenter des schémas logiques sous forme d’arbres dont l’articulation s’organise autour des déictiques plutôt que des sujets, des verbes et des compléments, choix plus communément admis.

La position des connecteurs revêt souvent également une importance formelle dans le contexte de la subordination, comme en témoigne l’exemple suivant :

(6) Nécessairement, si Jean a gagné alors son numéro est sorti.

(7) Si Jean a gagné alors son numéro est sorti nécessairement.

La phrase (6) est vraie sans discussion. En revanche, la phrase (7) implique que, si Jean a gagné, c’est parce que son numéro allait nécessairement sortir, ce qui peut sous-entendre une fraude de la loterie. Cet exemple souligne encore l’importance, encore accrue si l’on est malentendant, du repérage des connecteurs pour la bonne compréhension du sens de la phrase.

F. B.

Mai 2011