À l’écoute de la « mal-entendance »

18 mai 2011

Le texte que vous allez découvrir a été écrit par Michèle Achkar, psychologue clinicienne, animatrice des groupes de parole au sein de l’AMDS, elle nous l’a présenté à l’occasion de la Journée Nationale de l’Audition organisée à Toulouse, le samedi 19 mars 2011

Je viens aujourd’hui prendre la parole « à mon tour » afin de vous transmettre le témoignage de mon expérience de psychologue clinicienne au sein de l’association de l’AMDS. C’est en effet la cinquième année à ce jour que j’exerce une activité d’animation et de régulation d’un groupe de parole destiné principalement à un public de mal-entendants.

C’est dans ce contexte que j’ai le plaisir de retrouver un samedi par mois un noyau d’anciens adhérents, auquel viennent régulièrement se greffer de nouvelles personnes, dans ce lieu très accueillant qu’est la Maison des Associations de Toulouse.

Donner la parole

Faire vivre ces groupes de parole, c’est bien sûr donner l’occasion à tous les adhérents de se rencontrer et de se retrouver, mais c’est aussi et surtout leur donner la possibilité de partager leurs différentes expériences autour de ce que l’on appelle parfois un handicap – c’est à dire – de toute façon, dans tous les cas pour eux, une déficience auditive plus ou moins importante.

Il faut vous préciser que pour faciliter au maximum la communication, nous installons, avant chaque rencontre, une boucle magnétique munie d’un micro dans l’espace clos d’une petite salle de réunion. Cette boucle permet aux personnes appareillées – et dont les appareils sont équipés de position T, ce qui n’est pas toujours le cas – de bénéficier d’une audition de qualité.

Des règles simples, mais de bon sens sont rappelées avant le début des échanges. Il convient, bien sûr, à chacun de les respecter. Il s’agit notamment de bien articuler, de prendre la parole chacun à son tour, de ne pas parler avec le micro devant la bouche mais en dessous – puisque certains participants utilisent la lecture labiale pour lire sur les lèvres – et, bien entendu, il est demandé à chacun de se manifester en cas de non compréhension. Faire répéter est de bon aloi, il est même recommandé d’en user ou d’en abuser si besoin.

Les participants – appareillés ou pas – peuvent ainsi s’entendre et se comprendre au mieux dans ce lieu spécialement aménagé pour eux. Ils peuvent alors témoigner dans de bonnes conditions auditives – en tous cas les meilleures possibles – de ce qui fait leur quotidien au travers des difficultés multiples et variées qu’ils rencontrent, que ce soit au travail ou dans leur vie personnelle.

Privilégier la qualité de l’écoute

Le thème de ces groupes de parole est resté ouvert à l’imprévu. C’est un choix qui, avec le temps, s’est avéré de plus en plus pertinent. Les participants peuvent ainsi mettre en commun autant des informations médicales ou techniques que des témoignages plus personnels autour de leur souffrance et de leur mal-être.

La règle fondamentale, dont je me considère comme garante, est de toujours privilégier la prise de parole de tous dans le respect et dans l’écoute bienveillante de chacun.

La confidentialité est, bien entendu, le principe de base de tout groupe de parole, il est d’ailleurs rappelé aux participants une consigne simple mais incontournable qui consiste à ne pas dévoiler ce qui a été dit ou vécu durant la séance. Je compare souvent une séance à une bulle de savon qui doit éclater quand le groupe de parole est terminé…

Des invariants pour mieux comprendre la mal-entendance

Au fil du temps et de ces années passées à l’écoute de ces témoignages, j’ai pu mettre à jour quelques « invariants » qu’il me semble important de retranscrire ici pour tenter de mieux vous faire entendre la particularité de ce que l’on appelle depuis peu la mal-entendance.

Les repères corporels et la notion d’équilibre

Tout d’abord, il me paraît incontournable de parler du contexte « organique » et des répercussions sur le corps des sujets. De fait, toute déficience auditive entraîne inévitablement un « déséquilibre » physiologique puisque le niveau d’audition n’est plus tout à fait le même pour chacune des deux oreilles.

Les repères du corps dans l’espace sont perturbés et l’image corporelle du mal-entendant c’est à dire le ressenti personnel de son propre corps est par voie de conséquence affecté.

Mais l’oreille est aussi et surtout le siège de l’équilibre et de la statique corporelle. Beaucoup de malentendants verbalisent souvent la gêne occasionnée par des épisodes de vertige qui perturbent leur stabilité physique autant que psychique…

Les sens en éveil

Il faut noter par ailleurs que tous les autres sens sont en éveil quand l’un d’entre eux est mis à mal. Ceci est vrai pour toute déficience sensorielle quelle qu’elle soit.

La perception dans sa globalité est – dans ces cas là – comme prise en otage et tous les organes des sens sont alertés et sollicités pour capter un maximum d’informations, suscitant de ce fait une forme d’hyperstimulation voire d’hypervigilance généralisée.

Du bruit et encore du bruit…

Dès les premières rencontres, j’ai vite compris que nos représentations, à nous bien-entendants, vis à vis de la déficience auditive étaient tout à fait fausses !

En effet, alors que, de manière intuitive, on pourrait facilement imaginer que l’environnement d’un mal-entendant est calme et silencieux, leur monde à eux n’a rien à voir avec « le monde du silence » comme on pourrait très facilement le croire, bien au contraire !

Effectivement, bien souvent et plus encore quand ils sont appareillés, les sujets entendent trop… Trop de bruit, trop de stimulation auditive, trop de sons, impossibles à localiser de surcroît et qui arrivent de toutes parts ! Sans parler des acouphènes qui viennent perturber le silence de la nuit ou parasiter les conversations pendant la journée…

Des malentendus à la fatigue

Pas facile alors de faire le tri entre les paroles et les bruits alentour. Par ailleurs, il faut s’imaginer qu’un mal-entendant perçoit le plus souvent des bribes de conversation et qu’il doit, pour comprendre, sans cesse reconstituer, voire interpréter à partir des seuls éléments qui lui sont donnés à entendre…

On comprend mieux, dès lors, pourquoi tous les adhérents de notre association font état d’un sentiment de fatigue.

C’est d’ailleurs souvent au décours d’un groupe de parole, en entendant tous les témoignages se regrouper, qu’ils prennent conscience que la fatigabilité, qu’ils constatent tous les jours, est tout simplement liée à leur handicap, à leur situation de mal-entendance.

En effet, dans toute situation de communication, ils doivent extraire, à partir d’une multitude d’indices, les informations dont ils ont besoin pour accéder à la compréhension.

De fait, toute discussion à laquelle un mal-entendant prend part constitue un véritable défi au niveau cognitif car tout relâchement de l’attention peut donner lieu à de fâcheux malentendus qui peuvent eux-mêmes donner lieu à de fâcheuses interprétations.

Dire ou faire des bêtises

En effet, je le fais quelque fois remarquer aux participants de ces groupes, la question de la bêtise et pire encore de la « débilité » est trop souvent évoquée lors de nos rencontres.

Combien de fois ai-je entendu ce type de réflexion : « je me suis sentie bête », « j’ai l’impression d’être débile », « je suis passée pour une idiote. »

Beaucoup se reconnaîtront, j’en suis sûre, dans ces paroles…

Du malentendu à la méprise

Il n’est pas anodin de constater par ailleurs que la sémantique donne malheureusement raison aux malentendants qui se qualifient ainsi puisque, dans le vieux français, il était très courant d’utiliser le verbe « entendre » pour signifier tout simplement l’idée et le sens du verbe « comprendre ».

Il n’est donc pas si anormal que les deux termes se confondent encore aujourd’hui dans nos esprits.

Sauf que, c’est ce que j’ai compris à force de les côtoyer, pour un mal-entendant, « entendre » et « comprendre » ne se superposent pas toujours. Malgré tous les efforts qu’il déploie inlassablement il peut, et c’est un fait incontournable, entendre plusieurs mots d’une phrase sans pouvoir pour autant accéder à son sens.

De la méprise au ridicule

Pour corroborer cette remarque, une de nos adhérentes, ancienne enseignante en littérature, nous a évoqué les différents emplois au théâtre que l’on fait des sourds et des aveugles.

De fait, l’aveugle est presque toujours le digne représentant du côté tragique de l’expérience humaine alors que le sourd est en général utilisé dans le registre de la comédie. Il est tourné le plus souvent en dérision, « on le moque, on se rit de lui »…

Une sensibilité très exacerbée au regard de l’autre s’ensuit et le sentiment d’être incompris prend facilement le dessus. On conçoit alors peut être mieux qu’une certaine « instabilité psychique » en découle…

Un monde d’image et d’immédiateté

Et puis comment ne pas évoquer le monde dans lequel nous vivons où tout va très – pour ne pas dire trop – vite. Au travail, notamment, les mots d’ordre sont simples : rapidité ou pire encore immédiateté, performance, rendement et efficacité.

Pas ou peu de place au particulier et à sa singularité, que dire alors d’un handicap qui ne se voit même pas…

Une adaptation forcée voire forcenée

Ainsi, pour rester dans la course, les sujets mal-entendants font des efforts inouïs pour répondre au mieux aux différentes sollicitations dans le but de limiter, autant que faire se peut, tous les désordres liés à leur déficit.

Ils s’adaptent, ils tentent par tous les moyens de compenser le manque d’information, ils sont sans cesse sur le qui vive à l’affût du moindre indice…

Une lenteur certaine …

Pourtant malgré tous ces efforts déployés, aucune stratégie ne peut totalement combler le décalage qui existe de toute façon entre le moment de la perception et l’instant de la compréhension. Un certain retard en découle… Une lenteur certaine s’installe peu à peu et la peur de ne plus pouvoir répondre aux attentes de l’entourage s’insinue en eux…

Pire encore, ces sujets sont quelquefois victimes, dans l’après coup, de leur sur-adaptation car ils sont si bien parvenus – pendant un temps plus ou moins long – à pallier à leur déficit que leur environnement finit par le sous-estimer, voire à le nier, quand ils ne finissent pas, eux-mêmes, par l’oublier…

Bien souvent, le sentiment qui domine alors et qui submerge même les sujets, c’est la sensation d’être soi même « en décalage » par rapport à son environnement et au monde en général.

Les répercussions psychologiques

Vous imaginez maintenant peut-être un peu mieux les répercussions purement psychologiques de la mal-entendance et plus particulièrement les conséquences sur la représentation que chacun peut avoir de son être, c’est à dire de soi en tant que sujet.

Je fais ici référence à ce que l’on appelle dans le langage commun l’estime de soi ou la confiance en soi – qui sont des termes que je n’affectionne pas vraiment – mais qui me permettent quand même de vous pointer ce qui s’avère être problématique pour eux.

Ni sourds, ni entendants

De fait, l’univers de la mal-entendance se situe dans un entre-deux, à la frontière entre deux mondes, celui des sourds et des entendants.

Les mal-entendants sont, on peut le dire ainsi, « étrangers » et même « exclus » de l’un comme de l’autre, condamnés à habiter un seuil, une limite, un no-man’s land identitaire.

En découle très certainement un sentiment d’exclusion, de solitude et d’isolement.
De la pente à l’isolement au repli sur soi… il n’y a qu’un pas, à ne pas franchir bien sûr! C’est ce que nous nous attachons à éviter par la régularité de nos groupes de parole notamment.

De l’acceptation à l’adaptation

Pouvoir évoquer sa mal-entendance, accepter d’en parler, des adaptations s’imposent à tous au fil des séances. Mieux s’écouter, prendre le temps de se reposer, ne pas négliger des temps de pause, respecter son besoin de silence, « se débrancher » s’il le faut… Les adhérents sont capables de faire des choix et de les assumer en retour !

S’affranchir du sentiment de honte, pouvoir faire reconnaître sa mal-entendance dans son milieu professionnel pour obtenir, si nécessaire, des aménagements de ses conditions de travail. Bien choisir ses sorties, traverser ses peurs pour éviter qu’elles évoluent vers de véritables phobies : je veux parler ici des lieux publics, des repas au restaurant sans oublier, bien entendu, des situations bouleversantes comme certaines réunions de famille qui se transforment en véritable cauchemar…

La teneur symbolique de la perte

Au travers de cet exposé, j’espère avoir réussi à vous faire sentir à quel point la perte auditive ne se mesurait pas en totalité sur un audiogramme même si celui-ci reste indispensable dans la prise en charge médicale.

Je vais prendre un dernier exemple qui pourra peut-être encore mieux illustrer mon propos. En effet, je ne peux pas finir mon intervention sans évoquer la question de la voix.

Une adhérente a récemment trouvé cette magnifique formule, elle nous a dit : « j’ai perdu la vie de ma voix… » pour nous faire comprendre d’une part qu’elle ne s’entendait plus correctement, elle-même, quand elle prenait la parole mais qu’aussi, à travers cette perte, quelque chose d’un élan vital s’était comme évaporé… D’autres en témoignent différemment quand ils nous confient avec perplexité qu’ils ne reconnaissent plus la voix de leurs proches au téléphone…

La perte n’est pas seulement quantitative, elle est, de fait, symboliquement très forte !!

Capacité d’écoute et ouverture vers les autres

Il me faut maintenant préciser à quel point je suis toujours admirative de la capacité d’écoute que les participants à nos groupes de parole déploient les uns pour les autres.

Leur déficience auditive a certainement développé en eux une « singulière » sensibilité qui se révèle dans la qualité de leur participation et de leur présence.

Animer ces groupes…

Ces groupes, et je le leur dis souvent, sont une occasion de faire entendre leur voix car si eux n’entendent pas bien la nôtre, à la différence, nous, nous connaissons bien la leur et elle peut, bien souvent, nous faire chaud au cœur… De plus, il me semble que chacun peut venir y saisir sa chance de « redonner de la vie » à sa voix…

Merci pour la qualité de votre écoute. Je reste, bien sûr, à votre entière disposition pour répondre à vos questions si vous le souhaitez.