« Qu’est-ce que vous dites ? »

7 mai 2011

Malentendante de naissance, ce n’est que depuis peu, qu’au-delà de 65 ans, que j’ose poser une question dans ce genre lorsque je ne comprends ce que l’on me dit. Je n’ai pas accepté mon handicap avant. Je sais que j’entends mal depuis toute petite ; mon oreille droite ne comprend, ne décrypte pas ce que l’on lui dit ; elle entend, vaguement, des sons lointains, rien d’intelligible. Je ne connais que la monophonie.

Enfant, dans les années 50, au moment où j’entre à l’école Papa et Maman se rendent compte que je n’entends pas bien (visites régulières chez l’ORL qui ne peut que constater l’évidence. Je me rappelle l’audiogramme de l’époque : l’ORL prenait une règle assez longue. « Tu fermes les yeux », me disait-il, « et tu me dis quand tu entends ma montre ». Je n’entendais sa montre, qu’il sortait de son gousset très dignement, que lorsqu’elle touchait mon oreille ! ). Mes frères et sœurs, eux, ne savent pas que je suis malentendante. Papa et Maman ne l’ont jamais verbalisé ; jamais, non plus, on ne m’a dit : « tu entends mal et il n’y a rien à faire » ; ils savaient, parce que l’ORL le leur avait confirmé, que « Marie entend mal ». Papa, Maman et moi ne pouvions que constater l’indicible, tacitement.

Ma scolarité est chaotique. Je me rappelle qu’enfant, j’étais toujours fatiguée.

La directrice de l’école décrète que je ne suis « pas faite pour les études ». Papa et Maman veulent que je suive la même scolarité que mes frères et sœurs. Malgré tout (j’ai 7 ans), pendant un an, je ne vais pas à l’école.

L’année d’après, je retourne en classe ; mon frère, qui a un an de moins que moi, est dans ma classe. Piquée au vif, je dois être la meilleure, me dis-je. Je me rappelle un examen de géographie où j’ai eu la meilleure note. Malgré l’orthographe erronée du point culminant de l’Afrique, le Kilimandjaro (j’avais écrit « qui limande jaro »), j’ai été la première de la classe « après délibération houleuse entre la directrice, l’institutrice et mes parents ». Papa et Maman m’ont dit que j’avais été la seule à donner la bonne réponse et que, mal orthographiée, elle a cependant été acceptée. Mes grands-parents, mes oncles et mes tantes, toute la famille a lu ma copie, paraît-il !

Les années d’école sont l’horreur pour moi. Je ne comprends pas de l’oreille droite. En classe, je me mets toujours au dernier rang, au fond à gauche. Je ne comprends ce que me disent les copines qui s’assoient à côté de moi, à ma droite. Personne ne m’a jamais dit de me mettre au premier rang, à droite, seule place acceptable pour moi. Mes copines me qualifient de sainte Nitouche. Je suis profondément blessée ; « elles ne comprennent rien, elles ne savent pas ce que j’endure » me dis-je. Cette fausse étiquette m’a fait très mal et n’a fait que me replier sur moi-même.

L’apprentissage de la lecture est un cauchemar pour moi. J’ai mal au ventre le matin des cours de lecture (je ressens ce mal au ventre en écrivant ce témoignage, encore aujourd’hui) ; pendant le cours, on m’interroge peu, très peu, ce qui augmente mon angoisse et la conviction que je suis nulle. Un vrai calvaire.

Par contre, je suis la meilleure de la classe en compte-rendu de lecture (il fallait noter, par écrit, les idées maîtresses d’un texte que l’on venait de nous lire), en grammaire, en mathématiques et en «sciences naturelles », disait-on autrefois.

En orthographe, je suis toujours la dernière. Je confonds les lettres, je n’arrive pas à retranscrire certains sons, encore actuellement, alors que je ne fais aucune faute de grammaire.

L’oral, parler, a toujours été ma hantise, même dans la vie de tous les jours. Je préfère écrire que parler, encore maintenant.

Je ne suis « pas faite pour les études », a dit la directrice ; sous-entendu, je suis d’une intelligence plus que limitée.

Puisque l’on pense cela de moi et que je m’entends dire, en classe, que je suis paresseuse (ce qui est faux), je lève le pied, je me glisse dans cette faille. Mes copines s’inquiètent pour moi, elles ne comprennent pas pourquoi je suis toujours la dernière, sauf en grammaire. Papa et Maman m’envoient en classe partiellement ; je ne vais qu’à certains cours. À 18 ans, je me retrouve sans diplôme, sans perspective ; je commence à travailler alors que ceux de mon âge font des études et préparent leur avenir.

L’adolescence est difficile pour moi, comme pour tout le monde.

Comme tout le monde ? Je n’entends pas de l’oreille droite. Quel cauchemar pour moi ! Encore actuellement, à un moindre niveau cependant, je vis cette angoisse. Dans la vie de tous les jours, je me demandais quelle attitude prendre quand on me parlait tout bas à droite, que l’on me susurrait des mots doux à l’oreille (droite) . Je ne comprenais rien. Je n’ai jamais osé tendre l’oreille gauche, honteuse, me sentant minable ; je craignais perdre l’estime de mes amis, d’être sujette à des moqueries ou à des décisions arbitraires comme celle de la directrice, de leur part. Et puis, le réchauffé n’a pas la saveur du direct.

Je n’avais pas accepté mon handicap

que je n’avais toujours pas verbalisé. Je n’en parlais pas, je ne savais même pas que je pouvais le nommer ; je le terrais au fond de moi de peur qu’il ne soit découvert et que je sois bannie.
À 25 ans, j’ai passé un examen spécial pour les non – bacheliers qui m’a permis d’entrer à l’université. Mère de famille et travaillant, j’ai entrepris ce périple au long cours qui m’a menée jusqu’au doctorat. Je suis Docteur ès Lettres.

Je me dis souvent, en mon for intérieur : « Marie n’est pas faite pour les études » :

« À bon entendeur, salut ! »

J’ai toujours eu des emplois qui ne correspondaient pas à mon niveau d’études.

« Il n’y a pas de sots métiers ; il n’y a que de sottes gents ! »

Je le confirme car je me suis régalée dans les emplois que j’ai eus. Je me suis toujours dit qu’ils seraient ce que, moi, j’en ferais.

Autour de 40 ans, je prends la décision de me faire appareiller. Cela m’a été très difficile : qu’allait dire mon entourage ? Et ceux qui verraient que je suis appareillée ?

Cela m’apporte un certain confort qui s’améliore au fil des ans car les appareils auditifs sont de meilleurs en meilleurs.

Je porte actuellement 2 appareils auditifs ( un à chaque oreille) qui me permettent de «comprendre» et non d’ « entendre ».

Quel confort ! En fonction de l’environnement où je me trouve, ils s’adaptent ; finis les bruits résonnants et aigus, les sifflements des appareils quand une main, par exemple, passe tout près d’eux.

L’appareil de mon oreille droite est merveilleux : je n’ai jamais compris ce que l’on me disait à droite ; je ne comprends toujours pas sauf quand on m’appelle sur mon téléphone portable : connecté directement à mon appareil auditif, je réponds sans même ouvrir mon téléphone portable et, merveille des merveilles,

JE COMPRENDS CE QUE L’ON ME DIT !

J’entends loin, mais je suis capable de répondre et de tenir
une conversation normale. Il paraît, me disent mes correspondants, que l’on m’entend parfaitement, comme si l’on était à côté les uns des autres.
Par ailleurs, j’ai débroussaillé l’apprentissage de la lecture labiale ; quand la personne qui parle est face à moi, cela me seconde dans la compréhension de ce que l’on est en train de (me) dire.

Le mot « handicap » me plaît ; nous sommes obligés d’être forts pour pouvoir franchir les obstacles que nous rencontrons.

Pour les bienentendants, le handicap des malentendants et des sourds nous isole de notre environnement et ne se voit pas. Ceci est une vérité de Lapalisse. D’autres aspects de notre handicap ne se voient pas non plus et sont difficiles à vivre pour moi :

  • le bruit,
  • la fatigue continuelle,
  • les efforts de concentration pour capter le maximum de la vie quotidienne,
  • le regard méprisant, les mots blessants (elle est bête, celle-là. Elle ne comprend rien) de l’autre quand vous n’entendez pas ce qu’il vous dit,
  • l’impossibilité de localisé un bruit,
  • l’incapacité à m’entendre parler (moi, j’ai toujours l’impression de parler sur le même ton. Mes enfants me reprennent souvent : « pourquoi cries-tu ? », me disent-ils, par exemple),
  • la difficulté à suivre une conversation à plusieurs. Nous entendons une fraction de seconde après les bienentendants ce qui se dit ; ils ont déjà répondu et sont passés à autre chose quand arrive à notre cerveau ce qui vient de se dire. Je trouve cela très frustrant et dévalorisant car, là encore, on vous considère imbécile. Depuis peu, je m’amuse beaucoup quand je me rends compte que personne ne dit rien ; je profite de ce blanc pour m’engouffrer dans la conversation, m’affirmer et relancer le débat. Et je me console en me disant que mon silence forcé m’a empêchée de dire des bêtises !
  • ne pas entendre les mots affectueux que l’on me dit à droite.

Dr. M.G.

12 décembre 2010

« Qu’est-ce que vous dites ? »